Lettre de P. L. adressée à Joseph

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Montpellier le 13 Mars.

Mon cher Joseph,

En t'adressant ma dernière lettre que tu as dû recevoir le 6 ou le 7 courant, j'avais espéré pouvoir complèter plus tôt ce qu'il me reste à te dire au sujet de la succession de ton père. J'en ai été absolument empêché.
L'estimation que tu m'avais envoyée a eu au moins ce bon effet, que tu as été obligé de voir clair dans tes propres affaires, et pour ce qui reste encore dû à tes soeurs sur le montant de la dot qui leur fut promise.
Sur les biens de ton père et après la mort de ta mère, il doit revenir à chacune 7915f, ou 8000f en chiffres ronds. (Les acquets non comptés)
Les 2000f donnés par l'oncle Jean doivent être comptés à part et en sus.
Il resterait dû par conséquent
à Joséphine2900f
à Louise4000
à marie2000
à Berthe8000

Total16900f(sauf à déduire les dettes reconnues)
Je comprends que tu sois embarrassé pour t'acquitter complètement envers elles. Je comprends que tu éprouves le désir de conclure avec elles (ou plutôt avec tes beaux-frères) un arrangement amiable, rien de mieux.
Je le désire moi-même autant que toi et tes soeurs, et je voudrais aussi pouvoir t'aider efficacement pour cela. Mais comment t'aider ?
Un moyen efficace serait sans doute de vous abandonner dès maintenant ce qui me revient de l'héritage paternel. Je le ferais volontiers si c'était en mon pouvoir, mais vous ignorez tous que par mes voeux solennels prononcés le 2 Février 1874, j'ai renoncé à toute propriété, et le cas de Louis est le même. Nous ne pouvons pas disposer de nos biens sans une autorisation expresse et formelle de nos supérieurs. Or le moment ne paraît pas propice pour la demander et l'obtenir. Tu n'ignores pas qu'on nous châsse de nos maisons, qu'on les vend ou qu'on les confisque, que nous sommes menacés chaque jour de nouvelles persécutions. Il n'est pas donc prudent de nous dépouiller nous-mêmes, de notre vivant.
L'expérience de la vie m'a appris qu'il ne faut jamais conseiller pareille chose à qui que ce soit, et je ne puis donc me le conseiller à moi-même. Un acte de donation ne se fait pas d'ailleurs sans avoir à payer des frais considérables.
A ma mort vous hériterez sans frais, et vous n'aurez à faire aucune déclaration. Cela ne tardera peut-être pas, car je suis déja envahi par les infirmités de la vieillesse. Je n'ai plus de dents, je suis sourd, j'ai de la peine à marcher, ma vue s'affaiblit aussi, etc. etc.
Cette lettre, mon cher Joseph, ne te satisfera pas beaucoup, mais le regret que j'en éprouve égale certainement celui que tu pourras ressentir.
Pour résoudre cependant les difficultés que t'a créées la mort de ton père, et les embarras financiers qui en sont la conséquence, je ne vois aucun inconvénient à ce que tu vendes, si tu en trouves l'occasion, quelque champ ou quelque prairie pour pouvoir fournir une dot à Berthe, c'est ce qui presse le plus. Tes soeurs et tes beaux-frères ne peuvent pas le trouver mauvais, au contraire.
A mon avis tu devrais les mettre bien au courant de ta situation: ils verront qu'ils ont peu à réclamer pour leur propre compte, puisqu'ils n'ont des droits que sur la succession de ton père. Peut-être que ce que j'ai écrit dans ma précédente lettre pourra servir à les éclairer -
Je te renverrais demain les papiers que tu m'avais envoyés - ils pourront te servir, mois je n'en ferai rien, je n'en ai plus besoin. -
Adieu, un bonjour à tous, je t'embrasse de coeur.

Ton oncle dévoué

P. L.

P. S. Dis à Berthe que je lui écrirai sans trop tarder. -